Galerie Harmattan

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Dans la chair du verre

Mis à jour : 8 déc. 2019


Bloc rougeoyant comme découpé de la croûte terrestre, masse compacte à la texture mousseuse tirée du fond des océans, morceau lisse ou coupant, c’est selon, figurant une tête ou un buste, personnage aux allures de Playmobil équipé de ce qui ressemble à un cœur rouge...

Les sculptures en verre de Marc Lepilleur saisissent par leur force organique tout en intriguant par leur douce étrangeté.

Selon lui, le verre est une matière complexe pour la sculpture et, en même temps, unique pour exprimer ce qu’il cherche. Ce qui l’intéresse, plus que la lumière et la transparence, c’est l’opaque et le translucide.

« Le translucide, c’est le règne des apparences, des interrogations, du doute : on croit comprendre ce que l’on voit et en réalité ça nous échappe. Vous restez à l’extérieur de la pièce, même si parfois votre regard plonge réellement à l’intérieur. » Et de citer comme mentor l’artiste-verrier tchèque Stanislav

Libensky :

« Il réalisait des énormes blocs en verre abstraits mais quand on regarde ses dessins, on comprend qu’il y a une base figurative et religieuse, du moins spirituelle. Il a réussi à transposer son intériorité, son mysticisme dans certaines de ces pièces, par la lumière colorée. »

La maîtrise de la matière

Pour Marc Lepilleur, le verre n’est pas une matière d’élection mais d’adoption.

« Issu d’une famille ouvrière liée à la matière – mon grand-père et mon père étaient tourneurs-fraiseurs – ma place naturelle était dans un atelier », raconte-t-il. Il choisit le génie mécanique

avant de changer radicalement de voie suite à un choc esthétique. Une visite au musée du Louvre éveille en lui une soudaine et véritable fascination pour l’art qui le pousse à rejoindre les bancs de la fac pour comprendre « le mystère » de la peinture. Ce qui l’intéresse en particulier, ce sont la Renaissance italienne et le xxe siècle, deux siècles d’expérimentation, avec des maîtres tels que Braque, Ernst, Bacon, Penone, Bourgeois et bien d’autres.

Sa première confrontation avec le verre a eu lieu un peu par hasard durant ses études en arts plastiques.

« J’ai voulu intégrer dans un volume en ardoises monté au plomb, tout noir, un bout de verre plié en deux », se souvient-il. C’est dans ces circonstances qu’il en vient à s’essayer au moulage et à fabriquer lui-même un four. Le verre, « fluide en arrêt » tel qu’il le qualifie, est désormais sa matière première, qu’il défie en moulant des blocs de 40 kg.

« À force de rater, vous finissez par comprendre comment ça marche, assure-t-il. Le verre est une matière limitée qui ne permet pas les grands écarts. Pas de gestuelle, pas de lâcher-prise : on est très loin de la peinture et de son immédiateté. On ne peut le mélanger qu’avec lui-même et beaucoup de formes sont à proscrire »

Inspiré par la mécanique des fluides, Marc Lepilleur « fait sa cuisine » en mélangeant dans sa marmite des palets de verre, du verre à vitre ou du cristal, sans les hiérarchiser mais en fonction des caractéristiques offertes et des pigments, considérés comme des ingrédients. Et comme pour signifier un éternel recommencement, il n’utilise pas de silicone de reproduction de forme, préférant tout refaire à chaque fois. Après le four, la pièce libérée de la matrice est coupée, façonnée et polie.

« Être verrier, ce n’est pas réaliser une coulée mais transformer le verre de l’intérieur pour tenter de produire une œuvre à la fois émotionnelle et intellectuelle. »

L’humain dans le paysage

C’est par le regard de l’autre qu’il a entendu ce qui le tient depuis de nombreuses années avec le verre.

« En écoutant plusieurs personnes me demander où j’avais ramassé ces blocs en parlant de mes sculptures, j’ai réalisé que je produisais un travail qui explore le monde du règne minéral. Ce qui m’intéresse, c’est le processus. Je me glisse dans le même processus que la Nature pour dire quelque chose de la condition humaine. Le moulage permet de créer du faux, de réaliser une prise d’empreinte de quelque chose qui est ailleurs ou qui n’existe pas ». Et Marc Lepilleur expérimente tout en même temps, naviguant du non-figuratif au figuratif. Avec sa sculpture "Glass is not light", composée d’une tête et de deux formes géométriques, Marc Lepilleur confirme que, pour lui, le verre ce n’est pas de la lumière mais de la chair.

Actuellement, il travaille sur ce qu’il appelle des Têtes atomiques. Et cette fois, il a laissé libre cours à la matière. Ces têtes où la prise d’empreinte dans le moule de coulée est incomplète et aléatoire sont le commencement d’une réflexion sur l’autoportrait. Dans sa recherche artistique, Marc Lepilleur a souvent recours à l’assemblage et il regarde du côté des métaux natifs en feuilles et du bois fossilisé. En parallèle, se pose à lui la question du paysage comme espace de projection visuel. Ce thème l’amène à traverser sa fascination pour la peinture. En effet, il se risque à prendre le pinceau pour reproduire sur une toile un grand ciel chargé de nuages et sur un sol nu de petits pentagones de couleur

rouge. Devant ce tableau, représentation d’un étrange ailleurs, il imagine poser un pentagone rouge en verre. Le « regardeur » devra faire preuve d’ingéniosité pour déplier la pensée de l’artiste-verrier, comme cachée dans les méandres d’une feuille froissée.


Marie Lepesant

pour "la revue de la céramique et verre"

n° 215 juillet - août 2017

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