Galerie Harmattan

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L’art est-il une marchandise comme une autre ?

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Ce qu’il y a de bien avec les artistes, c’est que l’on peut parler de beaucoup de choses : ils aiment réfléchir sur ce qu’ils font, ce qu’ils sont… leur place dans le monde et leur vision de celui-ci. Avec les plus pragmatiques, on peut aborder des sujets plus sensibles comme le commerce de leur art.


Si quelques-uns aiment s’inscrire dans la longue tradition des artistes maudits, d’autres affrontent la réalité du monde sans se voiler la face ni se cacher derrière un instinct génial qui leur garantirait d’avoir raison sur tout et tout le temps. Avec ceux-là, les plus précieux, on peut évoquer le fait qu’ils sont ordinaires, comme vous, comme moi, avec tout juste un don particulier pour une activité particulière, comme vous, comme moi. Et que par là même, nous appartenons au même monde avec les mêmes règles.

Grâce à YaNn Perrier, j’ai découvert une joute didactique dans le magazine Art Tension.


Dans un premier article il y est question des collectionneurs et du marché… « tous pourris », face à des artistes vivant dans la misère « tous maudits ». Cette opposition est remise en cause dans l’article de monsieur Volot, Chef d’Entreprise et Collectionneur, qui affirme que si un artiste ne se vend pas (indépendamment de la qualité de sa production artistique) c’est parce que les prix qu’il pratique sont trop élevés. Et qu’à l’inverse l’artiste qui se vend cher ou très cher voire trop cher, n’apporte rien d’intéressant à la discussion, car le seul juge sera le marché, autrement dit l’Histoire. Et critiquer ces artistes ou leurs collectionneurs aujourd’hui n’apporte rien au problème de la mévente de la grande majorité des artistes. Sa vision entrepreneuriale du sujet est à mon sens fort judicieuse et intéressante.


De mon côté, bien que galeriste et vivant grâce aux artistes et au marché de leur art, j’aimerai pousser la réflexion sur une pente un peu plus risquée. Si monsieur Volot sous-entend que les artistes sont (ou devraient en tout cas se considérer comme) des entrepreneurs comme les autres, moi je me pose la question du produit qu’ils mettent sur le marché. L’art est-il une marchandise comme une autre ?

Il doit déjà y avoir quelques yeux levés au ciel et quelques bras qui leur en tombent : comment ose-t-on poser une telle question ? surtout si la personne qui interroge vit de l’art. Pourtant rassurez-vous, je ne crache pas dans la soupe. Parce qu’à bien y réfléchir, qu’est-ce qu’une marchandise sinon un produit qui comble un besoin, autrement dit un objet d’art dont l’intérêt réside dans son utilité. Ce qui en soit fait la distinction entre le bon (art) et le mauvais (art); celui qui génère du plaisir, des sentiments, des questionnements ou (tout aussi fondamental et pas moins glorieux : ) celui qui décore… mais également celui génère l’espoir de profits financiers… tous ces produits, tout cet art, comble un besoin de l’acheteur, tandis que le « mauvais art » passe à côté de tout cela.

On attend de l’art, comme d’une ampoule électrique ou de tout autre chose, qu’il apporte du mieux-être (et là à chacun son curseur) en plus d’être au prix juste (et là encore à chacun son curseur). C’est en ce sens que l’art rejoint les marchandises, car en fonction de son apport, de sa plus-value, de l’offre et de la demande, de sa rareté ou de sa préciosité, son prix varie.

En revanche si l’art ne se vend pas, l’artiste ne doit pas s’arcbouter sur sa certitude que le monde n’achète pas son travail parce qu’il ne le comprend pas. Tout le monde comprend l’art, tout le monde le ressent, tout le monde est capable d’aimer quelque chose. Ainsi au sujet d’une œuvre qui ne se vend pas et que l’on souhaite vendre, il faut se demander si elle est susceptible d’apporter du mieux-être à quelqu’un d’autre qu’à son géniteur. En espérant que la réponse soit oui, tous les gouts et toutes les intentions étant dans la nature, la raison de la mévente se trouve nécessairement … ailleurs.

Ailleurs… et justement le lieu de vente est certainement une part considérable du problème. Non pas qu’il faille des gens riches pour acheter de l’art (c’est une bêtise), mais plutôt qu’il faille avant tout des gens intéressés, éduqués, sensibles à cet art et que le coût de l’un soit en adéquation avec les moyens de l’autre. Lorsque j’écris « des gens éduqués » ce n’est pas de l’éducation à proprement parler comme s’il s’agissait d’une formation en goût… mais plus d’une culture que l’on se construit avec son identité. L’art est profondément socio-culturel s’il faut le rappeler. Il est issu d’un terroir géographique comme social, et pour en apprécier les nuances il faut être soi-même en rapport avec ce terroir… aucun n’étant meilleur qu’un autre et chacun ayant ses amateurs et ses échelles de valeur.

Par ailleurs, l’impression que l’art doit être cher pour être reconnu est un chant de sirènes. Et ce mythe conduit nombre d’artistes à surestimer leur « côte ». Ils se jaugent par rapport à ce qu’ils voient et estiment du travail d’autres artistes qui se vendent plus cher… sans savoir réellement pourquoi, ni savoir d’ailleurs s’ils se vendent réellement à ces prix-là…. L’erreur est tellement commune que tant et tant d’artistes croulent sous un stock d’œuvres invendues (cf. article de M. Volot). D’ailleurs les écoles d’art ont de ce point de vue un grand tort : celui de ne pas expliquer aux futurs diplômés ce qu’est le marché de l’art sans cynisme et au-delà des clichés, ni même de les instruire sur la vie économique de l’entreprise « artiste-plasticien» qu’ils seront amenés à créer.

Le plus dur pour un artiste est de rencontrer sa clientèle dans le bon lieu de vente et au juste prix. Ceci c’est la réalité. Comme tout entrepreneur qui commercialise un produit, celui-ci peut-être trop cher, ou mal placé. L’oeuvre d’art est soumise aux mêmes règles du marché. Si son auteur ne trouve pas la corrélation du lieu/clientèle et du prix, il pourra bien invoquer d’être maudit, il devra surtout trouver un autre moyen pour subvenir à ses besoins. Néanmoins je reviens et j’insiste sur le lieu de vente qui doit correspondre au produit et à la clientèle : on n’impose pas une œuvre d’art quelque part sous prétexte que la clientèle potentielle « a les moyens » (en gonflant au passage les prix sur ce prétexte). Le client est le seul juge, comme l’explique clairement M. Volot dans son article. Et surtout, l’œuvre que l’amateur découvre est liée à une culture, une histoire, des coutumes. Ce sont celles que véhicule l’oeuvre (et en filigrane celles de l’artiste), mais pour que l’envie d’acheter se produise il faut que l’amateur puisse se les approprier aussitôt. L’artiste ne doit pas l’oublier lorsqu’il choisit un lieu pour accrocher ses tableaux. L’argent ne fait pas le client. Personne n’achète un produit s’il n’en a pas envie. L’amateur et l’oeuvre doivent partager des valeurs, une histoire, des reférences… on se projette dans ce que l’on envisage d’acheter… on le raisonne soit par ses connaissances soit par l’impalpable plaisir que l’on éprouve. La valeur monétaire arrive ensuite, et là encore on n’aime pas surpayer un produit (ou en tout cas on ne le fait pas deux fois).

L’artiste rétorque souvent l’argument imparable du fameux coup de cœur. Le coup de cœur ne s’inscrit pas dans une logique économique durable, mais sur une vente opportuniste et tellement aléatoire qu’il est impossible de compter dessus pour en vivre. De plus le coup de cœur comme le reste, est souvent négocié…

Le galeriste, dont je n’ai pas encore parlé, est un liant du marché de l’art. Il est là pour mettre en lien l’artiste et ses clients… le tout dans la durée. Les deux lui font confiance. L’artiste pour permettre à son oeuvre de rencontrer ses amateurs, et le client pour la pérennité de ses achats. Ce qui se passe durant le huis-clos de l’achat est purement du commerce.

Même M. Marx l’écrit dans son ouvrage « Le Capital » : « Tout est économique ». Sans doute pouvons-nous raisonnablement admettre que l’art puisse faire partie de ce « Tout » et qu’il subit les règles du marché comme toutes les marchandises. Un détail cependant le distingue des autres marchandises : le mieux-être qu’apporte l’art… c’est de la magie.